Accompagner une personne isolée en fin de vie et organiser ses obsèques, un témoignage de Francis Carrier

Francis Carrier est bénévole aux Petits Frères des Pauvres. Il témoigne de son expérience de l’organisation des funérailles de deux femmes qu’il a accompagnées pendant de nombreuses années dans le cadre de son activité au sein de l’association.

Afin de garantir la confidentialité de ces récits, les prénoms ont été changés.

Suzette, 78 ans
Seul parent : une sœur âgée habitant loin de Paris
Faibles revenus et sans aucune réserve d’argent
Décédée seule à l’hôpital en réanimation suite à une occlusion intestinale.
Elle avait émis le souhait de son vivant d’avoir une cérémonie religieuse et d’être enterrée dans la tombe familiale du cimetière de Bagneux.

Dès que l’hôpital nous a annoncé son décès, nous avons essayé de joindre sa sœur qui s’est déclarée dans l’incapacité d’organiser les funérailles.
Nous avons donc décidé de prendre en charge leur organisation et de contacter les pompes funèbres.
La première question que l’on nous a posé était de savoir qui prendrait en charge le coût de l’enterrement.
La personne décédée étant insolvable, les Pompes funèbres nous ont dit de nous adresser à la mairie.
Après renseignement, auprès de la ville on nous a déclaré que si la personne était indigente elle serait enterrée dans le cimetière de la ville dans un emplacement réservé aux personnes sans ressources dans un délai qui pouvait aller jusqu’à plusieurs semaines.
Bien que la mission des Petits Frères des Pauvres soit de combler la solitude des personnes âgées, nous avons parfois des discussions qui nous permettent d’être au courant de leurs démarches et de leurs affaires.
L’un de nous s’est souvenu qu’elle avait parlé d’un contrat d’assurance obsèques, sans plus de détails.
Afin de respecter ses dernières volontés, notre seul espoir était donc de revenir dans son appartement pour chercher ce contrat. La première visite a été infructueuse. Nous avons dû revenir pour fouiller dans ses papiers pour enfin trouver le contrat (ce que légalement nous n’avions pas le droit de faire).
En fait, nous avons trouvé deux contrats. Après nous être assuré qu’ils étaient toujours valables, nous avons pu demander aux pompes funèbres d’organiser son enterrement selon ses souhaits.

 

Sonia, 99 ans
Une fille décédée et deux petits-fils avec lesquels elle était fâchée.
Faibles revenus, mais avec une petite somme d’argent sur son compte bancaire.
Décédée pendant la nuit seule dans son appartement, selon son souhait.
N’avait émis aucune volonté particulière pour son enterrement.

Dès la découverte du corps par une auxiliaire de vie, je suis venu dans l’appartement. N’ayant jamais vu ses petits-fils et ne sachant comment les prévenir, (pas de nom ni d’adresse) j’ai décidé d’organiser ses funérailles.
Je me suis rendu aux pompes funèbres, qui par hasard avaient eu la déclaration de décès par la police municipale.
Les pompes funèbres ont le droit de prélever sur le compte du défunt jusqu’à 5000 € pour les obsèques.
N’ayant aucune consigne particulière de la part de Sonia, je décidais d’acheter une concession de 10 ans dans le
cimetière de Boulogne.
Son corps avait été transporté dans une chambre funéraire de Clamart.
Pour qu’elle puisse bénéficier d’une toilette, j’ai dû aller à la police municipale demander que l’on m’accompagne pour ouvrir l’appartement. En effet, celui-ci avait été fermé dès le départ du corps.
J’ai choisi une robe, des bas… et une icône à mettre dans son cercueil sous le regard vigilant d’un policier qui n’a pas voulu que je prenne un album de souvenirs que je voulais utiliser pour faire un petit discours lors de son enterrement.
En revenant aux pompes funèbres, j’ai dû négocier fermement pour que la somme ne dépasse pas les 5000 € autorisés, car sinon l’enterrement n’aurait pas pu avoir lieu selon le minimum que je souhaitais pour elle.
J’ai averti les infirmières, aides à domicile et le concierge de l’immeuble de la date de l’enterrement, en précisant qu’il n’y aurait pas de cérémonie religieuse (trop cher).
J’ai dit que je serai présent lors de la mise en bière, car sinon, un policier doit se déplacer.
À la date prévue, nous nous sommes retrouvés à 4 ou 5 pour la mise en bière. Nous avons pu la voir une dernière fois avant la fermeture du cercueil.
J’ai lu un texte que j’avais écrit sur elle, quelques mois auparavant. Certaines personnes ont pris la parole puis nous sommes partis au cimetière de Boulogne.
Quelques fleurs et le groupe des infirmières qui l’avaient soignée depuis plusieurs mois à son domicile étaient présentes.
Nous avons ainsi pu faire un adieu digne à Sonia.

 

Quelques remarques sur ces deux expériences…

Le rite des funérailles est essentiel pour ceux qui accompagnent sur le long terme, à titre professionnel ou à titre bénévole, les personnes âgées. Ce moment nous permet de mettre un point final à notre accompagnement en donnant toute la valeur à nos engagements pendant la vie de la personne défunte.

Le fait de respecter ses dernières volontés ou d’organiser une cérémonie digne, même simple, permet de considérer que la personne défunte, n’est pas un objet de soin, mais bien un sujet qui nous conforte dans nos engagements dans le positionnement essentiel que nous devons avoir tout au long de l’accompagnement de personnes isolées et en fin de vie. Un corps n’est pas jetable, il reste l’individu que nous avons accompagné.

L’absence de coordination, aussi bien dans toute la période qui précède la mort pour l’organisation des soins et de la vie au domicile, que pour l’organisation des funérailles ne permet pas de prendre les décisions nécessaires et respectueuses des choix des personnes. L’absence d’un acteur, rôle que j’ai pris, qui aide à prendre des décisions, précipite l’individu, de son vivant, puis le défunt dans un système inhumain, fragmentaire, dans lequel chaque institution ne veut pas aller au-delà de sa mission : la police veille aux biens, la mairie enterre les gens dans le carré des indigents, les choix de fin de vie puis les dernières volontés de la personne ne sont pas entendus, ils sont ignorés…

Les dispositions du type assurance décès, qui montre les préoccupations des personnes de leur vivant peuvent
disparaître au moment du décès. Où trouver le contrat ?

Le manque de ressources est prépondérant sur les choix qui sont fait lors des funérailles. La volonté d’être
inhumé dans le tombeau de sa famille, le choix d’être ou pas incinéré… peuvent être totalement ignorés du fait de l’impossibilité qu’un organisme de pompes funèbres prenne en charge les funérailles d’une personne qui ne peut pas payer.

Il doit pouvoir être possible d’organiser pour quelque personne que ce soit, un rite de départ digne, même très simple, qui permet de donner aux vivants une représentation humaine de ce moment. Ce rite est essentiel dans la perception que nous avons des personnes âgées, dans le regard que nous portons sur elles et notre capacité à les écouter dans leurs choix de fin de vie.