Retour d’expérience COVID-19

Philippe Guiot, médecin réanimateur, Mulhouse

Plus de 1700 malades ont été hospitalisés pour Covid au Groupe Hospitalier Régional de Mulhouse et Sud Alsace (GHRMSA) entre mars et mai 2020, dont 480 patients en réanimation dans un état critique. Très rapidement s’est imposée la question suivante : « Comment bien faire sans en avoir les moyens ? » Le terme de « médecine de guerre » a été employé, mais la guerre comporte l’utilisation d’armes et cette situation de catastrophe sanitaire ne peut que difficilement s’y référer. Même si l’ensemble de nos paradigmes a été balayé et même si le fonctionnement habituel de l’hôpital a été bousculé, la comparaison reste contestable. Néanmoins, la situation exceptionnelle à laquelle nous avons été confrontés a poussé chacun de nous dans ses retranchements les plus profonds.

Ainsi, par exemple, dans un contexte d’épuisement, la décision d’admission ou non d’un patient en réanimation a parfois été très lourde à porter pour le médecin. Il fallait faire « pour le meilleur intérêt du patient », tout en respectant la justice distributive, et en décidant vite. Peut-être y a-t-il eu « perte de chance » pour l’un ou l’autre. Nul ne saurait dire. Et comment appliquer les recommandations des sociétés savantes lorsque le flux de patients graves est si important, incessant et d’une durée imprévisible ? Nous, médecins, avons tous été frappés de plein fouet par cette « déferlante » de malades dont l’intensité a augmenté de jour en jour jusqu’à atteindre un paroxysme. Certains en sont sortis traumatisés.

Dans les conditions habituelles, nous sommes rompus à faire des choix entre engagement thérapeutique maximal, limitation ou arrêt thérapeutiques. Les recommandations et la législation existantes nous permettent d’assumer ces choix de façon sereine. Mais dans la situation exceptionnelle que nous avons vécue, la sérénité requise n’a pas été présente. Le nombre de patients critiques à traiter dans un laps de temps très court a été trop important. La responsabilité des choix à porter a été très lourde. Même épaulés par une équipe, certains réanimateurs se sont sentis très seuls pour assumer ces décisions. D’autant qu’ils ont dû aussi répondre aux appels incessants de collègues d’autres services confrontés à des malades en détresse respiratoire. Dans ce contexte d’inadéquation entre les besoins et les moyens, et ayant généré de nouvelles organisations auxquelles il a fallu s’adapter en permanence, la pratique médicale en réanimation a parfois relevé de l’insupportable.

Notre société et notre système de santé n’étaient pas prêts à faire face à une telle pandémie et, pour l’instant, aucune voix politique ne s’est élevée pour rassurer les médecins, notamment pour qu’ils se sentent moins seuls face à des décisions aussi lourdes à prendre que celles auxquelles ils viennent d’être confrontés. Certes, la direction de notre établissement s’est déclarée co-responsable de nos décisions, mais c’est nous qui en portons la responsabilité morale. Et cela risque de contribuer très largement au développement d’un syndrome post traumatique sévère chez bon nombre de médecins et de soignants.