COVID-19 : les témoignages d’associatifs

Magali Assor, en charge de la lutte contre les maltraitances et la démarche de réflexion éthique, Petits Frères des Pauvres

Accompagner. L’incroyable crise sanitaire liée au coronavirus est venue percuter la plus centrale de nos missions sociales. Comment poursuivre notre action collective auprès des personnes âgées isolées dans un contexte de confinement général de la population ? Comment agir auprès des plus vulnérables de nos aînés alors que les EHPAD et le milieu hospitalier nous sont brutalement interdits ? Et surtout comment continuer à penser sereinement avec l’omniprésence de la mort qui imprègne si soudainement notre quotidien, nos conversations et notre imaginaire ?

Le décompte quotidien des décès, l’annonce d’un pic, d’une vague, d’une déferlante, l’urgence  sanitaire, la répétition à dessein du mot « guerre » ; tout a préparé l’opinion publique à être confrontée à des morts en masse avec, comme corollaire, une montée palpable de l’angoisse dont nous avons vite perçu les effluves.

Certains bénévoles, situés près des premiers « clusters » ont été témoins de nombreux décès de personnes âgées. Sur d’autres territoires, des bénévoles âgés ont été admis en réanimation. Les questions ont commencé à affluer avec des demandes « de ressources » : savoir quoi dire, quoi faire, comment faire ? Anticiper le moment où il faudra annoncer des décès. Comment ? Comment ? Comment ? Et par la récurrence de cette question, nous percevons à quel point la mort est peu parlée même dans une organisation comme la nôtre.
Aussi, faire association dans pareille période c’est s’organiser pour ne pas rester seul. De quelle manière ? En renforçant bien-sûr nos lignes

Solitud’Ecoute pour accueillir l’angoisse des personnes âgées seules. En créant également un maillage tel qu’aucun bénévole ou salarié ne puisse être démuni face à des situations qui lui semblent complexes et potentiellement déstabilisantes. Sur la base de ses savoir-faire déjà éprouvés, notre direction nationale des ressources pour l’accompagnement a élaboré différentes propositions de soutiens aux équipes :
– Une écoute empathique via une cellule d’appui et de conseils qui garantit la coordination et les relais en interne ;
– Des soutiens collectifs par visioconférences pour proposer des pistes concrètes, faciles à mettre en œuvre, face à l’angoissante profusion de questions autour de la mort ;
– Des supports écrits accessibles, basés sur le savoir-faire et l’expérience des équipes d’accompagnement des personnes gravement malades et en fin de vie pour fournir quelques repères sur l’importance des rituels, les étapes du deuil et les obsèques en période de pandémie.

Un premier pas pour nous pour accompagner les endeuillés.

Parfois, il vaut mieux ne pas témoigner des drames individuels ni commenter les statistiques vertigineuses des décès en EHPAD mais célébrer nos capacités associatives à dépasser la sidération et tenter d’affronter ensemble des vents mauvais. Et se rappeler surtout que dans la tempête, il ne faut pas rester seul.

 

Un bénévole des Petits Frères des Pauvres raconte…

Odette et René, 85 et 87 ans, altérés par la maladie d’Alzheimer, et des problèmes vasculaires et cardiaques à répétition, résident en EHPAD. Leurs 5 fils se relaient auprès d’eux aussi souvent que possible jusqu’au jour du début du confinement. Depuis, Odette ne sait plus bien ce qui a changé mais elle sent bien que quelque chose a changé. Elle se raccroche aux professionnels qui restent souriants. Et même si au fil des jours, des masques sont venus cacher ces sourires, elle sent toujours « la bienveillance masquée » au travers des échanges. René, quant à lui, vit d’autant plus mal la situation que les visites étaient sa seule occasion d’espérer sortir dans la rue et retrouver un lien avec la société. De leur côté, les enfants se sont consolés dans les premières semaines à penser qu’au moins, leurs parents étaient protégés. Protégés de quoi ?

Avec la généralisation des tests, ils apprennent que leurs parents ont été testés positifs au COVID. Commence alors la culpabilité (« pourquoi eux ? »), la colère (« l’EHPAD était censé les protéger. Quel irresponsable a bien pu faire venir le COVID ? »), l’angoisse (« vont-ils développer des complications ? ») sans compter des projections morbides (« et si l’un d’entre eux vient à mourir ? »), l’impuissance (« je ne peux pas les revoir, alors que c’est maintenant qu’il a besoin ») et l’attente interminable où chaque jour sans symptôme est un jour de plus de gagné…

Odette et René ont eu la chance de ne pas développer de symptômes, mais quel paradoxe ! Les mesures ont été prises pour préserver au maximum notre société, et protéger les plus vulnérables d’entre nous. Mais au final, Odette, René et leurs enfants peuvent légitimement se demander si c’était pour leur bien ?
Ils ont, en effet, éprouvé le même sentiment d’angoisse, de tristesse, d’attente interminable, d’impuissance face à des protocoles censés les protéger mais qui n’ont pas empêché le virus de se diffuser…

L’intérêt collectif est passé avant tout : l’intérêt du plus grand nombre a prévalu. Sentiment de « sacrifier » une frange de la société pour protéger son ensemble. Mais y avait-il une meilleure réponse ?